Un petit air de
Francophonie

Du 13 au 21 mars 2021

Retrouvez chaque jour dans cette fenêtre une nouvelle chanson ! Un site éphémère proposé par le Hall de la chanson dans le cadre de la 26e édition de la Semaine de la lanque française et de la francophonie.

Samedi 13 Mars
Gaël Faye
Respire
(Paroles : Gaël Faye, Musique : Guillaume Poncelet, éd. Warner Chappell Music (France), Blend, Acbm, Faye, 2020)
D.R.

De l’air, de l’air, de l’air ! Coincé, étouffé, captif, Gaël Faye, fils d’une Rwandaise et d’un Français, l’a été à plusieurs reprises. D’abord lors du conflit meurtrier qui opposa Tutsis et Hutus, qu’il vécut du Burundi lorsqu’il était enfant. Pour s’en libérer, il l’a raconté dans Petit Pays, un livre à succès paru en 2016. Il fut également tiraillé par une double culture qu’il a traduite en mots et en musique dans un premier album paru en 2013, et très justement intitulé Pilipili sur un croissant au beurre. À l’automne 2020, sept ans plus tard, il publie un second album, Lundi Méchant. « Le lundi méchant, dans notre culture rwandaise, explique Gaël Faye, est une expression qui dépeint ces jours où l’on décide de se rebeller contre un scénario de vie qui a été écrit pour nous ».
Le 17 mars 2020, la France est placée en confinement. Prévue le lendemain, la sortie en salle du film Petit Pays, adapté de son récit, est annulée. Pire, l’équipe, en pleine promotion, est contaminée par la Covid 19. Gaël Faye est placé à l’isolement, le souffle coupé, « comme si j'avais de la colle dans les poumons et des hauts fourneaux en activités dans la cage thoracique », dit-il alors. Il se remet à la musique. Un temps libérés, cinémas, théâtres, salles de concerts, musées, etc. referment leurs portes fin octobre 2020. Les artistes sont muselés. Lundi Méchant sort le 6 novembre.
Respire est la deuxième des quatorze plages de Lundi Méchant, qui joue sur la légèreté musicale pour parvenir à dépeindre drames humains et contraintes sociales. À la manière de Stromae (fils d’une activiste Belge et d’un architecte Rwandais), il construit un jeu de séduction entre l’âpreté d’un quotidien asservissant et les envolées de guitare électrique jouée en motifs africains, ponctuées du mot magique : Respire.
Respirer, c’est contrôler sa vie, c’est échapper à la formule épidémique obligée : « Ce corps assommé, toujours épuisé, les masques sont mis ». C’est chercher du sens, comme le faisait, dit encore Gaël Faye, « Serge Gainsbourg qui ciselait les mots comme un joaillier scelle son destin avec les gemmes. Je travaille beaucoup avec le corps. Dans Respire, je cherche une danse de la langue, comme le faisait Brel ». La danse a ceci d’élégant qu’elle peut transformer un destin, et que l’injonction à respirer martelée à la fin de chaque phrase, devient tout à coup une invitation à l’avenir. « Respire » se retourne en « Espère », presque du verlan.
La nuit étouffe, la chaleur est lourde, l’orage est en suspens
Où sont les rêves ? Où sont nos rêves d’enfants ?
S’échapper, déserter les rangs
S’évader des tapis roulants
Chercher le silence et l’errance
Raccrocher, trouver sa cadence
Se foutre des codes, des routines étroites
Quitter son rôle, les cases et les boîtes
Ne pas craquer, claquer, cramer
Desserre ton col pour respirer

T’as le souffle court (respire)
Quand rien n’est facile (respire)
Même si tu te perds (respire)
Et si tout empire (espère)
T’as le souffle court (respire)
Quand rien n’est facile (respire)
Même si tu te perds (respire)
Et si tout empire (espère)

Les yeux ouverts, ne trouve pas l’sommeil, dans le lit tourne tout l’temps Les phares des voitures balayent le plafond de leurs ombres dansantes
La nuit étouffe, la chaleur est lourde, l’orage est en suspens
Où sont les rêves ? Où sont nos rêves d’enfants ?
S’échapper, déserter les rangs
S’évader des tapis roulants
Chercher le silence et l’errance
Raccrocher, trouver sa cadence
Se foutre des codes, des routines étroites
Quitter son rôle, les cases et les boîtes
Ne pas craquer, claquer, cramer
Desserre ton col pour respirer

T’as le souffle court (respire)
Quand rien n’est facile (respire)
Même si tu te perds (respire)
Et si tout empire (espère)
T’as le souffle court (respire)
Quand rien n’est facile (respire)
Même si tu te perds (respire)
Et si tout empire (espère)
À propros de...
Gaël Faye
Auteur-compositeur-interprète, Gaël Faye est né en 1982 au Burundi, d’une mère rwandaise Tutsie et d’un père français, artiste, humoriste, amateur de nature sauvage, de serpents et de crocodiles. À la suite du déclenchement de la guerre civile au Burundi en 1993 et du génocide des Tutsis au Rwanda l’année suivante, Gaël Faye et sa sœur quittent les rives du lac Tanganyika en avril 1995 et rejoignent leur mère exilée en France, à Versailles. C’est à Bujumbura que le jeune garçon avait découvert le rap des New-Yorkais Public Enemy. En France, dans son quartier, il découvre MC Solaar et l’art du slam.

Titulaire d’un master de finance. Il travaille à Londres durant deux ans pour un fonds d'investissement et quitte la City au profit d’une carrière de musicien. En 2001, il rejoint le Collectif des parties civiles pour le Rwanda, créé par le couple franco-rwandais Alain et Dafroza Gauthier dont il épouse la fille.

Entre 2010 et 2011, Gaël Faye écume plus d’une centaine de scènes nationales avec Milk Coffee and Sugar. « Découverte » du Printemps de Bourges en 2011, le duo se sépare avant la sortie du premier album solo de Gaël Faye, Pili Pili sur un croissant au beurre, paru en 2014 sur le label Motown France. Il reçoit le Prix Charles-Cros des lycéens de la nouvelle chanson francophone.

En août 2016, Gaël Faye publie son premier roman, partiellement autobiographique, Petit Pays chez Grasset. Il remporte de nombreux prix, dont le Goncourt des Lycéens.

En 2017, à l’occasion de la sortie en poche de Petit Pays, traduit en de nombreuses langues, il débute une tournée de lecture musicale à travers la France, aux côtés du guitariste Samuel Kamanzi.

Petit Pays est adapté au cinéma par Éric Barbier, sur un scénario coécrit avec Gaël Faye. Il est tourné au Rwanda et sort en 2020, juste avant l’album, Lundi méchant. Gaël Faye vit au Rwanda avec sa femme et ses deux enfants.
Dimanche 14 Mars
Jacques Dutronc
L'hôtesse de l'air
(Paroles : Jacques Lanzmann, Musique : Jacques Dutronc, © éd. Musicales Alpha, 1969)
Avec l’aimable autorisation d’Universal Music Publishing

Envolons-nous ! Partons ailleurs ! Et envoyons-nous en l’air : il faut le dire crument car nous sommes ici en pleine effervescence de l’après Mai 68. Les mœurs, jusqu’alors stricts, ont profité de la grande vague de plaisir et d’aisance de l’après-guerre. Gréco, Gainsbourg, BB, et les déhanchements de Johnny Hallyday ont fait voler les cadres de la morale bourgeoise en éclat. Assistant de directeur artistique, compositeur, puis chanteur, Jacques Dutronc fréquente le Golfe Drouot, grenouille dans le milieu des « yéyés », cette nouvelle vague qui porte mini-jupe et roule en MG, comme décrite dix ans auparavant par Richard Anthony. Dutronc s’instruit de la pratique du second degré, de l’ironie, qu’il apporte dans une chanson française déjà bien électrifiée. Directeur artistique de Vogue, Jacques Wolfsohn a découvert Françoise Hardy et Johnny Hallyday. Mais, conscient qu’à cette époque de « décagénaires » impatients, tout peut vite basculer, il voit arriver d’un mauvais œil un nouveau venu aux cheveux longs, Antoine, tendance beatnik. Il veut contrer l’assaut sur les meilleures ventes. Plutôt que sur les qualités d’un(e) interprète, il mise sur les chansons, refrains, couplets, gimmicks, paroles, mélodies : elles vont devoir surprendre. Jacques Wolfsohn propose à Jacques Lanzmann, directeur du magazine Lui et romancier, d'en écrire. Voix fluette, chic désabusé, Dutronc fait l’affaire pour les chanter, et c’est un carton plein. D’abord en 1966 avec Et moi, et moi, et moi, Les Play-Boys, Les Cactus, etc. En 1968, Il est cinq heures confirme le succès populaire et iconoclaste.

En 1970, Dutronc enfonce le clou avec L'Aventurier. Lanzmann joue avec les mots, avec les hauts, les bas. Il s’amuse de leur sonorité, mais c’est un intellectuel qui a lu Freud. Or, d’un point de vue psychanalytique, l’avion, symbole phallique qui s’envole et quitte la terre, incarne des émotions sexuelles hors du commun – ce qu’explique Dutronc en commençant cette valse musette de bord de Marne par une Tyrolienne enjouée. « Fini le pilotage/Mais vive le pelotage », chante un Dutronc prêt à toutes les transgressions, telle le travestissement, acmé du défoulement festif. Tout passe, puisque l’hôtesse délurée grimée en Dutronc a pris la place du commandant.
Loilololololo, loloiloiloilo...
Toute ma vie, j'ai rêvé
D'être une hôtesse de l'air.
Toute ma vie, j'ai rêvé
De voir le bas d'en haut.
Toute ma vie, j'ai rêvé
D'avoir des talons hauts.
Toute ma vie, j'ai rêvé
D'avoir, d'avoir
Les fesses en l'air.

L'avion est détourné.
Détachez vos ceintures.
Libérez vos complexes.
Surveillez vos réflexes
En avant l'aventure.

Toute ma vie, j'ai rêvé
D'être une hôtesse de l'air.
Toute ma vie, j'ai rêvé
De voir le bas d'en haut.
Toute ma vie, j'ai rêvé
D'avoir des talons hauts.
Toute ma vie, j'ai rêvé
D'avoir, d'avoir
Les fesses en l'air.

L'avion est détourné.
Nous sommes en altitude.
Perdez vos habitudes.
Changez vos attitudes.
Tout le monde se dénude.
Fini la servitude. Toute ma vie, j'ai rêvé
D'être une hôtesse de l'air.
Toute ma vie, j'ai rêvé
De n'plus jamais passer
Par les bas et les hauts
De notre petite terre.
Toute ma vie, j'ai rêvé
D'avoir, d'avoir
Les fesses en l'air.

Fini le pilotage
Mais vive le pelotage.
Fini le décollage
Mais vive le collage.
L'avion est détourné.
On en est tout r’tourné.

Toute ma vie, j'ai rêvé
D'être une hôtesse de l'air.
Toute ma vie, j'ai rêvé
D'avoir des talons hauts.
Toute ma vie, j'ai rêvé
De voir le bas d'en haut.
Toute ma vie, j'ai rêvé
D'avoir, d'avoir
Les fesses en l'air.

Loilololololo, loloiloiloilo...
À propros de...
Jacques Dutronc
Né à Paris le 28 avril 1943, Jacques Dutronc est un pur produit du 9e arrondissement de la capitale, passant de l’école communale de la rue Blanche, à l’école Rocroy-Saint-Léon, puis au Lycée Condorcet. Fils cadet de Pierre et Madeleine Dutronc, un couple d'intellectuels artistes, il grandit dans l’appartement familial du 67, rue de Provence. Son père, ingénieur aux Charbonnages de France et pianiste amateur, l'initie à la musique.
À partir de 1958, Jacques Dutronc fréquente ce qui est en train de devenir le lieu culte du rock français : le Golf-Drouot d'Henri Leproux. Il y retrouve d'autres copains, futurs confrères : Long Chris, Johnny Hallyday et Eddy Mitchell. Commençant à maîtriser la guitare, il monte avec ses copains de la « bande du square de la Trinité » le groupe Les Tritons. Il se noie alors dans la grande vague de Salut les Copains.
Comme chanteur, c'est sa collaboration avec le parolier Jacques Lanzmann qui en fera une vedette, dans les années 1960, avec les tubes Et moi, et moi, et moi, Mini, mini, mini, Les Play-Boys, Les Cactus, J'aime les filles, Il est cinq heures, Paris s'éveille, L'Hôtesse de l'Air, L'Opportuniste et Le Petit Jardin, notamment. Les années 1970 sont musicalement moins prolifiques. En effet, en 1973, Jacques Dutronc avait commencé une carrière d'acteur au cinéma, avec Antoine et Sébastien de Jean-Marie Périer. Il tourne par la suite pour Claude Lelouch, Andrzej Żuławski, Jean-Luc Godard, Jean-Pierre Mocky, Claude Chabrol… En 1992, il obtient le César du meilleur acteur pour Van-Gogh de Maurice Pialat.

Il revient à la chanson en 1980 avec l'album Guerres et pets. Six des neuf titres sont écrits avec Serge Gainsbourg, dont L'Hymne à l'amour (moi l'nœud), manifeste antiraciste, impertinent et désinvolte. Dutronc déserte à nouveau, revient en scène en 1992, au Casino de Paris, et publie un seul album studio, Brèves Rencontres (1995), opus pour lequel il collabore avec son fils Thomas, né de son union avec Françoise Hardy, sa compagne de 1967 à 1987.
Pour Madame l'existence (2003), il renoue avec Jacques Lanzmann. Part se réfugier dans sa maison du Cap Corse. En 2010, nouveau retour sur scène, toujours avec Ray-Ban sur le nez et cigare à la bouche. Le succès est tel qu'il donnera plus de quatre-vingt concerts, passant par les festivals d'été (Vieilles Charrues, Printemps de Bourges, Paléo…) et la Fête de l'Humanité.
En 2014 et 2017, il forme avec Eddy Mitchell et Johnny Hallyday le trio Les Vieilles Canailles.
Lundi 15 Mars
Robert Charleblois & Louise Forestier Lindberg
(Paroles et Musique : Claude Péloquin et Robert Charlebois, © éd. Gamma, 1968)
Avec l’aimable autorisation d’Universal Music Publishing

Avec un « h » ou sans « h » ? Officiellement, la chanson, qui parle d’aviation, mais plus encore de voyages, s’appelle Lindberg, sans h, alors qu’elle fait référence, mais peut-être pas, à Charles Lindbergh, dit « l'aigle solitaire », le premier pilote à relier New-York à Paris en 1927, en 33 heures et 30 minutes, à bord de son avion Spirit of Saint Louis.
Voici donc une chanson transatlantique, écrite dans cette belle langue du Québec, goûteuse et populaire, par le poète Claude Péloquin et mise en musique façon psychédélique par un amoureux de la contre-culture, Robert Charlebois, fils du lieutenant Maurice Charlebois, ingénieur dirigeant une usine métallurgique d’outils de précision qui fournissait l’armée américaine. Paru en 1968, le quatrième opus du chanteur québécois, s’appelait à l’origine Robert Charlebois et Louise Forestier, mais le succès de Lindberg fut tel qu’il enroba tout l’album. La voix de la chanteuse et comédienne Louise Forestier, l’autre terme du duo qui fait le charme de Lindberg, ancre la chanson dans une dimension théâtrale et aérienne. « Lindberg, disait-il, ce fut vraiment une improvisation. Avec un gang autour du piano à trois heures du matin, où Péloquin avait cent flashs à la minute ». Charlebois était alors particulièrement influencé par ses récents voyages aux Antilles et en Californie. La muse de Claude Péloquin, Sophie Clément, était présente et devint la Sophie de la chanson.
C’est donc une respiration ambitieuse, aérienne, déliée, que nous propose cette chanson née d’un Québec effervescent, où les étudiants réclament dans la rue l’ouverture d’une deuxième université francophone, et où la phrase du général de Gaulle « Vive le Québec Libre ! » prononcée lors d’une visite officielle l’année précédente, fait florès.
Chez le voisin américain, le LSD, drogue hallucinogène, accompagne l’essor du mouvement hippie. L’époque est à la transhumance. On rêve d’Amérique latine, d’Inde et d’Asie, de contrées lointaines, d’autres cultures. « Au sud du sud au soleil bleu blanc rouge/Les palmiers et les cocotiers glacés/Dans les pôles aux esquimaux bronzés ».
« Lindberg, disait Charlebois, est une chanson un peu surréaliste qui se passe dans le ciel. Elle parle d’« esquimaux bronzés qui tricotent des ceintures fléchées farcies». Aujourd’hui, on ne dit plus Esquimaux mais Inuits. Moi, quand j’étais petit je jouais aux esquimaux, je construisais des iglous et jusqu’à ma mort je dirai esquimaux. Je cite au refrain « Québec Air, Transworld, Nord-East, Eastern, Western et Pan-American » … Ces compagnies aériennes qui faisaient rêver ont toutes fait faillite, sans exception. Les gens me disaient « on a acheté ton disque parce qu’on ne pouvait pas se payer un voyage ». Aujourd’hui, la chanson a pris un autre sens, elle véhicule beaucoup de nostalgie. »
Des hélices
Astrojet, Whisperjet, Clipperjet, Turbo
A propos chu pas rendu chez Sophie
Qui a pris l'avion St-Esprit de Duplessis
Sans m'avertir

Alors chu r'parti
Sur Québec Air, Transworld, Nord-East, Eastern, Western
Puis Pan-American
Mais ché pu où chu rendu

J'ai été
Au sud du sud au soleil, bleu blanc rouge
Les palmiers et les cocotiers glacés
Dans les pôles aux esquimaux bronzés
Qui tricotent des ceintures fléchés farcies
Et toujours la Sophie qui venait de partir

Chu r'parti
Sur Québec Air, Transworld, Nord-East, Eastern, Western
Puis Pan-American

Mais ché pu où chu rendu

Y avait même, y avait même une compagnie
Qui engageait des pigeons
Qui volaient en dedans et qui faisaient le ballant
Pour la tenir dans le vent
C'était absolument, absolument
Absolument très salissant

Alors chu r'parti
Sur Québec Air, Transworld, Nord-East, Eastern, Western
Puis Pan-American
Mais ché pu où chu rendu

Ma Sophie, ma Sophie à moi
A pris une compagnie
Qui volait sur des tapis de Turquie
C'est plus parti
Et moi, et moi, à propos, et moi
Chu rendu, chu rendu à dos de chameau

Je préfère
Mon Québec Air, Transworld, Nord-East, Eastern, Western
Puis Pan américan
Mais ché pu où chu rendu

Et j'ai fait une chute
Une kriss de chute en parachute
Et j'ai retrouvé ma Sophie
Elle était dans mon lit
Avec mon meilleur ami
Et surtout mon pot de biscuits

Que j'avais ramassé
Sur Québec Air, Transworld, Nord-East, Eastern, Western
Puis Pan-American
Mais ché pu où chu rendu
À propros de...
Robert Charleblois & Louise Forestier
Robert Charlebois est né à Montréal le 25 juin 1944. Il fait ses débuts sur scène en septembre 1962, en première partie du spectacle de Félix Leclerc, à la Butte-à-Mathieu. En 1965, il se fait remarquer pour sa chanson La boulée, composée à l’âge de 16 ans, qui lui vaut le Grand Prix du Festival du disque.

En 1967, c’est l’envol. Charlebois fait paraître un troisième disque dont la pochette le présente affublé d’un casque de soldat fleuri. On y trouve des chansons qui marqueront son répertoire, C’est pour ça, Marie-Noël, Demain l’hiver. Charlebois part alors trois mois en Californie où il fait la connaissance des musiciens rock d’Amérique. Sa musique s’électrifie et prend des allures très urbaines, comme le montre Lindberg en 1968.

En 1968, il créé un spectacle, L’Osstidcho, en écho aux aspirations d’une jeunesse avide de changements. Charlebois et ses complices Yvon Deschamps et Louise Forestier surprennent le milieu de la scène culturelle par leur audace et leur humour provocateur. En 1969, il se produit à l’Olympia de Paris et au Festival pop de Toronto. Par la suite, il amorce une longue série de tournées au Québec, au Canada et en Europe, dont un célèbre périple ferroviaire pancanadien avec quelques figures marquantes de la scène rock américaine, comme Janis Joplin, The Band et The Grateful Dead.

Dans les années 1970, Charlebois, qui collabore notamment avec l’écrivain Réjean Ducharme, accumule les succès avec des titres tels que Le mur du son, Conception, Fu Man Chu, Cauchemar ou The Frog Song. Au cours des décennies suivantes, Charlebois tâte le cinéma et se lance dans les affaires, en soutenant des micro-brasseries.

En 2001, Robert Charlebois effectue une sorte de come back avec un nouvel album, Doux sauvage. En 2010, c’est Tout est bien, un nouveau recueil de chansons originales, suivi en 2019 de Et voilà !, vingt-cinquième album du Québécois.
Mardi 16 Mars
Manu Dibango
Soir au village
(Paroles et Musique : Manu Dibango, éd. BMG Rights Management (France) / Soul Makossa, 1974)
Avec l’aimable autorisation de BMG Rights Management (France)

Temps, espace, goût, silences, odeurs... Soir au village appréhende la nuit africaine avec les sens. Ce qui importe dans cette chanson composée, et chantée, par le saxophoniste camerounais Manu Dibango, ce sont les interstices, ces incertitudes délicieuses, ces hésitations langoureuses : " Un bon poisson aromatisé avec quoi.../ Avec le foufou/Et quoi encore ?/Et euh... ".
Soir au village a suivi Manu Dibango tout au long de sa longue carrière, et fut enregistrée sur plusieurs albums avec des variants. Apparaissant pour la première fois sur l'album Super kumba en 1974, cette "rumba lente" est en réalité bien antérieure. Elle date du début des années 1960 et marque le retour au pays de Manu Dibango, installé en Europe depuis 1949.
Initié à la philosophie et au jazz, Manu Dibango part en 1956 à Bruxelles, où il rencontre une artiste peintre et mannequin, Marie-Josée, dite Coco, qu'il épouse en 1957. En 1969, quand le Congo belge accède à l'indépendance, il est chef d'orchestre aux Anges Noirs , une boite fréquentées par les politiciens et intellectuels congolais. Il y rencontre l'Afro Jazz de Grand Kallé, père de la ruma africaine, avec qui le saxophoniste crée le mythique Indépendance Cha Cha. En 1961, Grand Kallé, l'embarque en Afrique pour une tournée.
Le couple Dibango prend en gérance l'Afro-Negro à Leopoldville (futur Kinshasa). En 1963, à la demande de son père, il ouvre son propre club à Douala, le Tam Tam. C'est un échec financier, et il revient en France. Mais il a redécouvert le ciel africain, la nuit, le poisson et le manioc aux côtés de Coco.
Déjà adhérent à la Sabam, société d'auteurs et compositeurs belge, il demande en 1964 son transfert à la Sacem française depuis Douala? parmi les premiers titres déposés, Soir au village. Sur sa fiche d'inscription, l'artiste choisit le pseudonyme Manu Dibs. Ca sonne américain, et pour un jazzman, c'est plus crédible.
Une voix s'élève au lointain
Invitant aux prières du soir
Et la nuit s'étend sur le village

Les femmes bercent leurs enfants
Et les hommes allument leurs pipes
Et la nuit s'étend sur le village

Oui, oui et par un au clair de lune
Le tamtam résonne
Envoûtant nos cœurs et âmes
Par sa mélodie, mélodie

Le femmes bercent leurs enfants
Et les hommes allument leurs pipes
Et la nuit s'étend sur le village

La grand-mère a préparé un bon poisson aromatisé
Avec le foufou
Et quoi encore
Et euh...
Et la nuit s'étend sur le village
Oui, sur le village
Sur le village
Sur le village
Sur le village
Sur le village
Sur le village
À propros de...
Manu Dibango
Manu Dibango est né le 12 décembre 1933 à Douala (Cameroun) au sein d’une famille protestante, d’ethnie yabassi par son père, fonctionnaire, et douala par sa mère, professeure. Il est mort le 24 mars 2020 à Melun. Initié au chant dans la chorale du temple, il est envoyé au lycée en France en 1949, dans la Sarthe, à Saint-Calais, où il va fonder bien plus tard, en 1997, un festival, dénommé Soirs au village. Le Camerounais Francis Bebey l’initie au jazz. De retour en France après un long passage en Belgique et un intermède africain, il découvre le rythm & blues, jouant alors de l’orgue à la Jimmy Smith. Il rejoint l’orchestre de Nino Ferrer pour quatre années, après avoir accompagné Dick Rivers. En 1967, Gesip Légitimus lui propose de diriger l’orchestre qui animera « Pulsations » à la télévision française. En 1969, il publie un premier album, afro-jazz, Saxy Party chez Philips. À l’occasion de la Huitième coupe d'Afrique des Nations, grand événement footballistique qui se déroule à Yaoundé en 1972, Manu compose un hymne dont la face B du 45 tours s’intitule Soul Makossa. Passé inaperçu, il est découvert par des Américains en visite chez Decca, passe à la radio outre atlantique, fait succès. Manu enregistre en 1972 l’album O boso sur lequel on retrouve le fameux titre qui sera par la suite plagié par Michael Jackson. En 1973, Manu Dibango part en tournée aux Etats-Unis, se produit dix jours au célèbre Appollo d'Harlem. Après un Olympia à Paris, il part pour une nouvelle tournée américaine avec le Fania All Stars, les fondateurs de la salsa. En 1975, il est à Abidjan, capitale de la Côte d'Ivoire, où il dirige le nouvel Orchestre de la Radio-télévision Ivoirienne. Il y restera quatre ans. De retour en France, il accompagne Serge Gainsbourg et devient un champion de la francophonie, inlassable défenseur de la cause noire et de l’intégration des différences. En 1994, il publie Wakafricia, album panafricain qui réunit toutes les vedettes de l’Afrique de l’Ouest. Il enregistre une cinquantaine d’albums, jusqu’au dernier, Balade en saxo en 2013. Infatigable propagandiste des musiques d’ailleurs, il anime « Salut Manu » sur France 3 de 1992 à 1994. Engagé pour la libération de Nelson Mandela, pour l’égalité des droits, pour la sauvegarde de la planète, Manu Dibango demeure le « grand témoin de la Francophonie ».
Mercredi 17 Mars
Mireille et Maurice Chevalier
Un p’tit air
(Paroles : Albert Willmetz, Musique : Mireille, éd. Coquelicot, 1938)
Avec l’aimable autorisation de Pathé Films

Nous voici à Paris, ville où l’air est singulier, au point que les touristes en achètent des flacons-souvenirs ! Et puis, on y chante. Un p'tit air, un air de musique, un « tralalalalère », voilà ce que recommande Maurice Chevalier, avec sa gouaille naturelle, parigot de première classe – Pernod, Cinzano, cœur au boulot. Prendre l’air, se laver la tête, c’est aussi chanter, fredonner, siffloter. Un petit air aux airs innocents, ça requinque, « le peintre, l’menuisier, la matelassière… ». Avec Chevalier, nous sommes sûrs d’être en France. Un pays où l’on sait tourner des mélodies comme nulle part ailleurs, selon le loupiot de Ménilmontant devenu vieux briscard du music-hall, portant canotier et nœud papillon, Parisien typique, souriant, désinvolte et charmeur.
L’Europe flambe, la guerre se prépare, le régime Hitlérien poursuit sa marche funeste, mais au Casino de Paris, on déclare en dansant et en chantant son amour à la ville lumière par des enfilades de revues et opérettes avec Chevalier en vedette – Paris en joie, Paris-London, Paris je t’aime, Pour toi, Paris et, en 1938, Amours de Paris dont Un p’tit Air est extrait. Maurice Chevalier vient de rentrer des États-Unis où il a mené une carrière d’acteur à Hollywood et intégré les arcanes du divertissement à l’américaine, du swing, des grands airs, du professionnalisme, le tout soudé par des danseurs, chorégraphes, décorateurs…
Les paroles sont d’Albert Willemetz, le roi de l’opérette, quatre vingt dix revues au compteur, trois mille chansons à succès dont Mon homme, Valentine, Dans la vie faut pas s’en faire… La musique a été composée par Mireille. Pianiste d’exception, chanteuse à la voix pointue, femme de caractère, elle aussi a tiré les leçons d’un voyage transatlantique. Alors, ce petit air très parisien, ces « popopo » et ces « paroles sans importance » s’envolent vers Broadway.
(Texte original)

Quand il fait chaud
Que l'thermomètre
Monte si haut
Qu'on n'sait où s'mettre
Quand la chemis’ colle à la peau
Quand exténué
Tout nous dégoutte
Tout nous fait suer
À grosses gouttes
Et qu'on n'ose plus remuer
Mieux qu'un porto
Qu'un vieux Pernod
Qu'un Cinzano
Qu'est-ce qu'il nous faut ?

Un p'tit air
Avec des parol’s pas bien méchantes
Un p'tit air
Avec un’ musiqu’ pas très savante
Un p'tit air
Qu'on peut siffler comme un Vittel menthe
Un p'tit air tralalala l’air
Un p'tit air

Quand l' métallo
La matelassière
Le matelot
La couturière
Ont un peu moins d'cœur au boulot
Quand l'menuisier
Ou le bon peintre
Sont las de scier
Ou las de peindre
Quand l'troupier
En a plein les pieds
Pour que l'boulot
Devienne sitôt
Plus rigolo
Qu'est-c’qu'il leur faut ?

Un p'tit air
Avec des parol’s pas bien méchantes
Un p'tit air
Avec un’ musiqu’ pas très savante
Un p'tit air
Qui fait qu'en chœur tout le chantier chante
Un p'tit air tralalala l’air
Un p'tit air !

Un p'tit air
Avec un refrain sans importance
Un p'tit air
Qui redonn’ du goût à l'existence
Un p'tit air
Comme il n'y en aura jamais qu'en France
Un p'tit air tralalala l’air
Un p'tit air
À propros de...
Maurice Chevalier (1888-1972)
Issu d’une famille d’ouvrier du quartier de Ménilmontant, Maurice Chevalier est chanteur de « caf' conc' » dès l'âge de douze ans. Il devient dans les années folles un des artistes les plus populaires du music-hall français, avant d'entamer une fructueuse carrière d'acteur à Hollywood dans les années 1930. Deux fois nommé à l'Oscar du meilleur acteur, il tourne notamment sous la direction d'Ernst Lubitsch. De retour en France, il enchaîne les succès et, pendant l'Occupation, continue à travailler jusqu'au début de l'année 1943. Il alterne tours de chant et cinéma en France avant de repartir à Hollywood. Après 66 ans de carrière, il annonce une tournée d'adieux en 1967, et donne son ultime récital à Paris au Théâtre des Champs Elysées en 1968.
Mireille (Mireille Hartuch, 1906-1996)
Auteure, compositrice, interprète, pianiste émérite, animatrice de télévision ; Mireille est engagée en 1928 au Théâtre de l’Odéon à Paris, où elle commence une collaboration avec le librettiste Jean Nohain. Avec lui, elle compose une comédie musicale du type dit « auvergnat » d'une durée de cinq heures, intitulée Fouchtra, sans parvenir à la vendre. En 1931, l’éditeur Raoul Breton en extrait Couchés dans le foin enregistré par Pills et Tabet. Succès foudroyant. Mireille passe deux ans aux États-Unis, à New-York, puis à Hollywood. Au retour, elle impose le swing en France. Sa carrière de compositrice décolle grâce à des interprètes vedettes, tels Maurice Chevalier ou Jean Sablon. Ses origines juives, ainsi que celles de son mari, le philosophe Emmanuel Berl, la contraignent à fuir Paris occupé pendant la Seconde Guerre mondiale. Elle rejoint la Résistance, puis, à la Libération, devient l’amie de Cocteau, Camus, Malraux, Montand.
Elle ouvre en 1950 Le Petit Conservatoire de la chanson, médiatisée par une émission hebdomadaire de radio diffusée le dimanche à partir de 1955, puis de télévision de 1960 à 1974. Le Petit Conservatoire de Mireille fut le creuset d'une génération de chanteurs, de Françoise Hardy à Alain Souchon.
Jeudi 18 Mars
Mickey 3D ft. Big Flo & Oli
Respire 2020
(P : Mickaël Furnon, Florian Ordonez, Olivio Ordonez, M : Michaël Furnon, Najah El Mahmoud, Aurelien Joanin Editions : BMG Rights Management (France) / Golden Child / Moumkine Music, 2020) Avec l’autorisation de BMG Rights Management (France)

Il y a Respire, parue en 2003, une chanson où l’écologie est un combat pour la survie, contre l’enlaidissement du monde et sa dégénérescence. La responsabilité en incombe aux adultes, qui devront rendre des comptes à la génération suivante, écrit alors le groupe Mickey 3D et son leader Michaël Fournon. Ce succès qui avait obtenu deux Victoires de la musique en 2004, a été composé par des enfants d’un terroir, celui de Montbrison et de la plaine du Forez, où l’on fabrique de la fourme, où l’on soigne ses vallons et ses prairies, où l’on soutient les « Verts », les footballeurs de l’AS Saint-Etienne, et où l’on admire toujours son ex-attaquant, Johnny Rep.
Au pic d’une pandémie dont les origines s’établissent certainement dans un contexte de dégradation de l’écosystème planétaire, Michaël Fournon a organisé une relecture de sa chanson, avec « featuring », un anglicisme venu de la culture hip-hop, assez impossible à traduire : plus qu’une simple participation, un travail en commun ancré dans la longue tradition des joutes verbales improvisées, menées par les troubadours occitans dès le 13è siècle.
Mickey 3D a demandé au duo de rappeurs toulousains Bigflo et Oli d’établir un bilan, qu’ils livrent ensemble dans Respire 2020. Noir c’est noir. L’équilibre est rompu, les espèces disparaissent, l’égoïsme humain n’a pas reculé. À l’origine, Respire, extrait de l’album Tu ne vas pas mourir de rire, était une chanson pessimiste. Là c’est pire, le « trou qu'on remplit tous les jours comme une fosse à purin » (Mickey 3D) s’est creusé. Mais les jeunes Toulousains cultivent un style rigolard et festif, qui enrobé de légèreté, souligne d’autant plus l’inaction de leurs parents en matière d’écologie. Le rap étant fait du même bois que le journalisme de terrain, les « gamins qui ont grandi » écrivent : « Je mets un masque pour aller à la mer (ok)/J'enfile un casque VR pour prendre l'air (ok)/ On fonce dans le fossé à pas de géant /On dit que l'herbe est plus verte sur les écrans ». Quelques scratches plus tard, on danse sur « Il faut que tu respires » , scandé comme un leitmotiv.
[Intro : Bigflo & Oli]
Donnez-moi un peu d'air
Mais j'ai fermé la fenêtre

[Mickey 3D]
Approche-toi, petit, écoute-moi gamin
Je vais te raconter l'histoire de l'être humain
Au début, y avait rien, au début, c'était bien
La nature avançait, y avait pas de chemin
Puis, l'homme a débarqué avec ses gros souliers
Des coups d'pieds dans la gueule pour se faire respecter
Les routes à sens unique qu'il s'est mises à tracer
Les flèches dans la plaine se sont multipliées
Et tous les éléments se sont vus maîtrisés
En deux temps, trois mouvements, l'histoire était pliée
C'est pas demain la veille qu'on fera marche arrière
On a même commencé à polluer les déserts

Il faut que tu respire
Et ça c'est rien de le dire
Tu vas pas mourir de rire
Et c'est pas rien de le dire

D'ici quelques années, on aura bouffé la feuille
Et tes petits-enfants, ils n'auront plus qu'un œil
En plein milieu du front, ils te demanderont
Pourquoi toi, t'en as deux, tu passeras pour un con
Ils te diront : "Comment t'as pu laisser faire ça ?"
T'auras beau te défendre, leur expliquer tout bas :
"C'est pas ma faute à moi, c'est la faute aux anciens"
Mais y aura plus personne pour te laver les mains

Alors voilà, petit, l'histoire de l'être humain
C'est pas joli, joli et j'connais pas la fin
T'es pas né dans un chou mais plutôt dans un trou
Qu'on remplit tous les jours comme une fosse à purin

[Bigflo & Oli]
Et on a bien grandi, on n'est plus des gamins (ok)
Qu'est-ce qui a changé ? Pas grand chose, je crois bien (ok)
Droit dans le mur, on continue de foncer
Et la seule différence, maintenant, c'est qu'on le sait
Je vous en veux, vous qui étiez là avant nous (ok)
D'avoir pas fait grand chose pour éviter le trou
On cherche des excuses quand la terre se désole
Mais en creusant notre tombe, on trouvera peut-être du pétrole
Je mets un masque pour aller à la mer (ok)
J'enfile un casque VR pour prendre l'air (ok)
On fonce dans le fossé à pas de géant
On dit que l'herbe est plus verte sur les écrans
Un boomerang dans la face comme un déferlement
Les vieilles erreurs, les emballages que nous ramène le vent
Il est trop tard quand l'étau se resserre
Si c'est pas rien de le dire, alors, c'est quoi de le faire ?
Pour les jeunes, j'crois que je suis déjà vieux
À la fin, qui restera debout ?
On espère que la génération future fera mieux
Mais celle d'avant, est-ce qu'elle est pareille que nous ?

[Mickey 3D & Bigflo & Oli]
Il faut que tu respires
Donnez-moi un peu d'air
C'est demain que tout empire
Et demain, c'est hier
Tu vas pas mourir de rire
J'ai pas compris la blague
Et c'est pas rien de le dire
Alors, je le rappe

Il faut que tu respires
Mais j'ai fermé la fenêtre
Et ça, c'est rien de le dire
Tout bas dans la tête
Tu vas pas mourir de rire
Je comprendrais peut-être
Que c'est pas rien de le dire
Ah, t'avais raison

[Mickey3d & Bigflo & Oli]
Il faut que tu respires
Donnez-moi un peu d'air
C'est demain que tout empire
Et demain, c'est hier
Tu vas pas mourir de rire
J'ai pas compris la blagu
Et c'est pas rien de le dire
Alors, je le rappe
À propros de...
Mickey 3D
Mickey 3D a été fondé à Montbrison (Loire) en 1996 autour de Michaël Furnon. Le trio publie un premier album en 1999, Mistigri Torture, puis La Trêve en 2001. Le groupe développe une forte implantation locale, jouant sur les frontières, du rock, du folk, de la chanson. En 2002, Michael Furnon, né en 1970, écrit J’ai demandé la lune pour Indochine, grand succès qui marque le retour du groupe inspiré de la new wave des années 1980. Des chansons de Mickey 3D font faire date, Respire, Johnny Rep ou Il faut toujours viser la tête, extrait de leur album le plus engagé, Matador, paru en 2005. Le groupe se sépare en 2008, Michaël Furnon en endosse l’héritage et compose pour Jane Birkin, Vanessa Paradis, Zaz, Patrick Bruel…
Bigflo et Oli
Bigflo et Oli sont deux frères, nés en 1993 et 1996 à Villeneuve-sur-Lot (Lot-et-Garonne) et élevés dans le quartier des Minimes de Toulouse par un père argentin et une mère française d’origine algérienne. Très jeunes, ils investissent les réseaux sociaux et participent à des joutes de rap (Rap Contenders) dans leur région. On les voit en première partie de Sexion d’Assaut et de La Rumeur ou aux côtés d’Orelsan. Issu de la culture du clip, des influenceurs et du hip-hop, ils publient La Cour des Grands en 2015, un succès. En deux albums (La vraie vie, La vie de rêve), ils s’imposent dans le rap « grand public », allégé de ses références à la prison, au sexe, aux stupéfiants, jouant sur l’humour et le commentaire du quotidien.
Vendredi 19 Mars
Lous and the Yakuza
Dilemme
(Paroles : Marie-Pierra Kakoma, Musique : Marie-Pierra Kakoma, Petar Paunkovic, et Pablo Diaz Raixa Diaz, © éd. Universal Music Publishing / Très Recordz / Sony ATV Allegro / Air BLZ Publishing/ Rico Publishing, 2019)
Avec l’aimable autorisation d’Universal Music Publishing (pour 15% du copyright), D.R.

« Na, na, na, na, na », voilà, tout est dit. La rue, l’errance, la rebuffade, les murs construits autour de soi pour assurer sa survie dans un monde hostile. Lous and the Yakuza a construit son Dilemme avec une nonchalance zébrée de petits chocs violents empruntés à la musique trap, un style de rap électrique né au sud des États-Unis. La jeune femme belgo-congolaise joue sur tous les tableaux : une voix douce et rugueuse, un dialogue intime qui explore sa part d’ombre, et une condamnation des « haineux » qui se promènent parmi nous.
Lous, dont « la peau n’est pas noire », mais « couleur ébène » expédie les mots comme des boomerangs. Peine, méchante, guerre, poisse, drame, chaîne, sereine. Dilemne se construit sur l’idée de la résilience et l’acceptation de soi, conditions nécessaires de la liberté intérieure.
Lous, 24 ans, est ancrée dans sa génération. Elle s’impose un choix. Mais lequel ? Mise à la porte par ses parents à l’âge de 19 ans, confrontée à une histoire rude, celle du poids toujours présent de la colonisation et de l’esclavage, Lous a aiguisé ses défenses dans la rue. La « gangsta » japonisante (les Yakuza sont des mafieux japonais) a aiguisé sa conscience et participé activement au mouvement Black Lives Matter.
« Ma blessure saigne et mon sang monte à la tête », dit la chanson. La génération de Lous, c’est aussi celle de #MeToo et de la lutte contre les violences faites aux femmes. « Je pense que les femmes en parlent depuis longtemps, mais ne se faisaient pas entendre, explique Lous. S’il y a un côté positif [au mouvement #MeToo], c’est qu’on les entend aujourd’hui, parce qu’on crie collectivement ». Lous est tout sauf renfrognée, et si elle triste, dit-elle, elle chante. « C’est mon côté congolais, dit-elle en riant, même quand on est triste, on veut danser ». Elle a peint sur son front un symbole graphique, un « Y » avec un point au centre, qui représente de façon stylisée deux bras reliant la terre au ciel. Car le style, pour Lous, la mise en scène, les choix esthétiques, sont primordiaux, seules voix d’accès au monde intérieur d’un artiste.

Le succès de Dilemme illustre l’importance du travail musical opéré a postriori sur un titre. Lous a fait équipe avec un producteur espagnol, El Guincho, partenaire de Rosalia, la nouvelle étoile du flamenco revisité au rock et à l’électro. Des productions musicales calculées au millimètre ont présidé l’essor de la nouvelle scène belge, représentée par des artistes extrêmement créatifs, comme Stromae, Damso ou Angèle.
Au plus j'ai la haine
Au plus ils me font de la peine
Ce n'est pas un drame
Si je ne fais plus la fête

Lous, es-tu sereine ou fais-tu juste la guerre ?
La vie est une chienne
Qu'il faut tenir en laisse

Vivre me hante
Tout ce qui m'entoure m'a rendu méchante
Si je rate, je recommence
Quand je suis triste, je chante
Ne jamais tout donner de moi

Dans ce monde c'est le diable qui est roi
Elles me disent que j’ai la poisse
« Blague à part » devient « Lous à part »

Seule, seule, seule

Si je pouvais je vivrais seule
Loin des problèmes et des dilemmes
Na na na na na
Si je pouvais je vivrais seule
Loin de mes chaînes et des gens que j'aime
Na na na na

Si jamais je freine et que je ne fais plus de scènes
Laissez-moi à l’arrière pour qu’à la source je me baigne
Ma blessure saigne et le sang monte à la tête
Je reste la même et ce, quoi qu’il advienne
Au plus j’ai la haine, au plus ils me font de la peine
Ma peau n’est pas noire, elle est couleur ébène
Lous es-tu sereine ou fais-tu juste la guerre?
Tu n’es pas parfaite, ton erreur reste humaine

Seule, seule, seule, je veux être seule
Seule
Si je pouvais je vivrais seule
Loin des problèmes et des dilemmes
Na na na na na
Si je pouvais je vivrais seule
Loin de mes chaînes et des gens que j'aimes
Na na na na

Au plus j'avance, au plus je les devance
Tant pis si tu ne suis pas la cadence
Je ne sais même plus sur quel pied je danse
Encore un nègre trop frais, ça dérange
La mélodie me berce et me ronge
Chaque mot me perce et donc je plonge
Dans les profondeurs de mes songes
Je nage, me noie, dans la pénombre

Si je pouvais je vivrais seule
Loin de problèmes et des dilemmes
Na na na na na
Si je pouvais je vivrais seule
Loin de mes chaînes et des gens que j'aime
Na na na na
À propros de...
Lous and the Yakuza
Marie-Pierra Kakoma , auteure, compositrice et interprète belgo-congolaise, est née le 27 mai 1996 à Lubumbashi, en République démocratique du Congo (RDC) jusqu’à ses 4 ans, avant de partir vivre en Belgique avec sa famille. En 2002, ses parents s’installent au Rwanda avec leurs quatre enfants, avant de revenir vivre en Belgique. La future Lous and the Yakuza, (Lous, anagramme de « soul », Yakuza pour exprimer son attachement à la culture nipponne) découvre d’abord la musique classique occidentale avec son père, mélomane averti, amateur de Mozart, Chopin, Vivaldi, Beethoven. En rupture avec sa famille, amie du rappeur Damso, elle se produit dans des bars et des boîtes de nuit de la culture underground bruxelloise.

Après un passage remarqué aux Transmusicales de Rennes en décembre 2019, Lous and the Yakuza explose sur les réseaux sociaux et les plateformes musicales avec son premier single Dilemme, suivi de Tout est gore en décembre 2019 et de Solo en mars 2020. Son premier album, Gore, produit par El Guincho, est sorti le 16 octobre 2020.
Samedi 20 Mars
Anne Sylvestre
Tiens-toi droit
(Paroles & Musique : Anne Sylvestre, éd. Pares, Tutti Intersong, 1960)
D.R.

Avoir l’air. Paraître. S’empêcher de respirer pour se tenir à carreau, au garde à vous. Anne Sylvestre est une insoumise. Depuis la nuit des temps, l’injonction à se tenir droit témoigne d’une relation pédagogique basée sur la contrainte. Or, jeune chanteuse Rive Gauche, mais aussi jeune mère (sa première fille Alice, naît en 1960), Anne Sylvestre n’entend pas reproduire un modèle réducteur, en particulier pour les filles. Très vite, en parallèle à l’écriture de ses chansons, elle compose des Fabulettes « par plaisir et pour ma fille. Parce que je voulais retarder la crétinisation. … ».
Tiens-toi droit s’adresse aux grands. La chanson leur dit qu’il faut éduquer. Dire que le dos rond n’est pas une solution. Anne Sylvestre avait fait l’école de voile des Glénans, elle était allée chez les scouts. Elle n’était pas en faveur d’une « génération avachie », pas plus qu’elle n’avait de sympathie pour ceux qui courbent l’échine. Le « il est interdit d’interdire » de 1968, et son pendant en chanson, le Fais pas ci fais pas ça de Dutronc ne sont pas encore massivement formulés à l’époque. On entendra sans doute ce Tiens toi droit comme un ordre castrateur (le début : « Tiens-toi droit ! / Si tu t'arrondis, tu auras l'air d'une arche ». Mais dans sa richesse poétique, Anne Sylvestre indique que la droiture bâtit la liberté (la fin : « Mais moi je ne veux pas que tu t'arrondisses / Je veux contre toi toujours me heurter ».

Le titre figure sur Anne Sylvestre chante…, premier album d'Anne Sylvestre paru chez Philips en 1961. Le recueil est magique : il contient des chansons devenues des classiques français, tels que Mon mari est parti, Porteuse d’eau, Les Cathédrales, Maryvonne, autant d’hymnes à l’égalité, à la liberté, à la tolérance. L’album fut consacré Grand Prix de l'Académie Charles Cros, d’autant que sous des allures de simplicité (guitare, voix) acquise dans les cabarets de la fin des années 1950, il est enrichi de la collaboration de Pierre Nicolas, (le contrebassiste de Brassens) et de l’un des plus grands arrangeurs de la chanson française, le pianiste François Rauber.
Tiens-toi droit !
Si tu t'arrondis, tu auras l'air d'une arche.
Tiens-toi droit !
Si tu t'arrondis, tu auras l'air de quoi ?

Tu auras l'air d'un pont même pas de pierre,
l'air d'un pont de bois, l'air d'un pont d'acier.
Tu auras l'air d'un tronc par d'ssus la rivière,
tu auras l'air d'un rien sur quoi j' peux marcher,
l'air d'un trait d'union, l'air d'une passerelle,
l'air de ce par quoi j'peux aller plus loin,
l'air d'un fond sonore, l'air d'une ritournelle,
l'air d'une musique dont j' n'ai pas besoin.

Tiens-toi droit !
Si tu t'arrondis, tu auras l'air d'une arche.
Tiens-toi droit !
Si tu t'arrondis, tu auras l'air de quoi ?

Tu auras l'air d'un peu, l'air d'un plus grand'chose,
l'air d'un intermède, d'une récréation
l'air d'un amant pour bibliothèque rose,
d'un soupirant pour représentation,
l'air d'un grand chemin comme tous les autres,
prêtant à mes pas son sol aplani,
l'air d'un macadam, l'air d'un qui se vautre,
content, bien content de ses avanies.

Tiens-toi droit !
Si tu t'arrondis, tu auras l'air d'une arche.
Tiens-toi droit !
Si tu t'arrondis, tu auras l'air de quoi ?

Mais moi je ne veux pas que tu t'arrondisses.
Je veux contre toi toujours me heurter.
Laisse, laisse-moi tous les précipices
que sous mes pas l'amour va susciter.
Je n' veux pas de pont, je veux des rivières,
je veux des torrents où tourbillonner.
Je veux cette vie, je la veux entière,
même si mon cœur y doit suffoquer.

Mais tiens-toi droit !
Ne t'arrondis pas, il faut que je marche.
Tiens-toi droit !
Si tu t'arrondis, j'aurais l'air de quoi ?
À propros de...
Anne Sylvestre
Anne Sylvestre (Anne-Marie Thérèse Beugras), est née le 20 juin 1934 à Lyon, et morte le 30 novembre 2020. Elle débute en 1957 au cabaret parisien La Colombe « après un an d'hésitations » et de timidité. À La Colombe, passent, en guest stars, Serge Gainsbourg, Brigitte Fontaine, Léo Ferré et Jean Ferrat, et en vedette, Hélène Martin et Guy Béart. En 1959, elle sort son premier 45 tours, chez Philips, où Jacques Canetti, patron des Trois Baudets et frère de l'écrivain Prix Nobel Elias Canetti, exerce les fonctions de directeur artistique. Vedette américaine de Jean-Claude Pascal à Bobino, de Bécaud à l'Olympia, puis en solo, partout où le music-hall se crée, Anne Sylvestre est plébiscitée par son public. Elle triomphe en 1973 au Théâtre des Capucines, revient en 1986 à l'Olympia, puis au Théâtre de la Potinière. Elle est adulée au Québec.

Libre à tout point de vue, en 1973, après avoir rompu avec Philips puis avec les disques Meys, elle impose un modèle inédit en fondant son label discographique, les Productions Anne Sylvestre. En 1988, on la voit dans Gémeaux Croisées avec Pauline Julien, puis au Bataclan pour la Ballade de Calamity Jane. Elle ne quittera plus jamais la scène, collaborant en continu avec Le Hall de la Chanson, et donnant un dernier récital en octobre 2020 à Vannes. Elle a écrit plus de quatre cents chansons, qu’elle a interprété de sa voix à la légère fêlure, composé et écrit vingt-quatre albums originaux, donné plus de trois mille spectacles. Mais elle est aussi l’auteure des Fabulettes, dix-huit volumes de chansons pour enfants, soutenues par toutes les écoles de France, dont les ventes se comptent en millions.
Dimanche 21 Mars
Léo Ferré
C'est un air
(P&M : Léo Ferré, 1967) Avec l'aimable autorisation de la famille Ferré

Construire un album n’est pas une mince affaire. Ce n’est pas une sinécure que de choisir les chansons, les ordonner, les enchaîner avec grâce et légèreté, même quand elles sont sombres. Car la chanson n’est pas que joie et bonheur. Elle est reflet des humains. En 1967, parait chez Barclay le quinzième opus de Léo Ferré, à l’origine sans titre, mais qui prend finalement celui de la première chanson, justement intitulée Cette chanson : « Où est passée cette chanson / Qui traînait dans toutes les guitares / Avec ses rimes et ses raisons / Qui nous faisaient veiller si tard ? / Un air accompagnait des paroles émues / Un air qui semblait toujours monter de la rue / Des mots, toujours des mots / Des mots de rien qui font du bien ». Qu’est-ce que la chanson ? C’est ici une thématique, dans un album qui en compte d’autres, la mort (celle d’Édith Piaf), l’amour, les gares et lieux de perdition des hommes, le lit comme « antichambre du tombeau » ou « tabernacle du plaisir », comme chez Baudelaire... tout ce qui fait l’homme en sombre et en lumière, en désespoir et espoir.

Dans cette arborescence des sentiments, voici Dame chanson qui revient en dixième position. C’est un air, un petit air, c’est une caresse éolienne, glissée entre Le bonheur qui « ne vaut pas trois mailles » et les Gares et les Ports, « dégueulasses » où « ça sent le fourgon et le passe à l’as ». On chante par envie immédiate, on « n’est pas d’l’Académie … On n’traîne pas dans les subjonctifs », écrit le poète aguerri qui utilise dans cette chanson emballée dans les faubourgs, la figure compliquée de l’anaphore, soit la répétition d'un mot en tête de plusieurs membres de phrase, pour obtenir un effet de renforcement ou de symétrie. Comme le retour d’un refrain rituel fait de pauvres mots d’amour et d’engueulades infernales.

Depuis Paris Canaille (1953), Léo Ferré a ajouté beaucoup de violons dans son œuvre, l’orchestre au-delà de l’accordéon à tout faire, son chant a plus de lyrisme avec un soupçon d’emphase dans maîtrise toujours magistrale de la langue française. Ferré est un anarchiste à fleur de peau certes, un lucide pessimiste sans doute, mais c’est aussi un jouisseur fugitif, comme l’est celui qui écoute une chanson. La chanson, cet art du bonheur fugace qui force l’attachement tout autant que le déchirement charnel. « C'est un air qu'a servi cent fois / A dire « Je t'aime », à dire « Et toi ? » / Des mots qui traînent dans l'âme des gens / Des mots qui chôment jamais tellement / Ces gens les emploient dans leur cœur / Chaqu'fois qu'ils reçoivent le Bonheur / Et c'te client-là faut pas l'rater / Des fois qu'il passerait plus jamais... ».

Mots de l’attachement et de l’étouffement d’une chambre-prison conjugale conjuguant Éros et Thanatos d’où il s’évadera au bout de 18 ans de compagnonnage pour un autre bonheur.

La particularité et la rareté de cette chanson ne réside pas dans ses paroles seulement, mais dans sa musique, sa mélodie, son « air » comme on dit dans les livres de chansons pour enfants « sur l’air de... ». Durant des siècles c’est ainsi qu’on a écrit des chansons, on prenait un air existant et on collait de nouvelles paroles dessus. Une autre chanson et pourtant encore la même. Pour C’est un air Léo Ferré a opéré de la même manière mais en utilisant la musique d’une de ses propres chansons de 1946 intitulée Moi, j’ vois tout en bleu. Unique fois où il usera de ce procédé.
Un titre qui sonne comme une chanson pour Piaf, une chanson où à la fin « on danse une dernière java... » et l’on s’en va.
C'est un air qui vaut pas dix ronds
C'est presque rien, c'est qu'un' chanson
Quand on s'met à parler d'amour
Nous, on traîn' pas dans les discours
Quant à lir' les auteurs costauds
Faut prendr' sa loupe et ses bachots
Mais pour nous parler dans la nuit
Les mots d'la rue, moi, ça m'suffit

Quand c'est pas l'heur' des bises dans l'cou
Quand j'suis tout prêt à t'foutre des coups
Pour s'envoyer tous nos motifs
On n’traîn' pas dans les subjonctifs
J' te dis "Salope !", tu m' dis "Ta gueule !"
Les voisins peuv'nt penser c'qu'ils veulent
Mais y a une chos' qu'ils sav'nt, ma mie
C'est qu'on n’est pas d'l'Académie

C'est un air qui vaut pas dix ronds
La la la la la la la la…
C'est presque rien, c'est qu'un' chanson
La la la la la la la la…

C'est un air qu'a servi cent fois
À dir' "Je t'aime", à dire "Et toi ?"
Des mots qui traîn'nt dans l'âm' des gens
Des mots qui chôm'nt jamais, tell'ment
Les gens les emploient dans leur cœur
Chaque fois qu'ils reçoiv'nt le bonheur
Et c' client-là, faut pas l'rater
Des fois qu'il pass'rait plus jamais

Quand c'est pas l'heur' des rendez-vous
Quand on s'rait prêt à mettr' les bouts
On sait causer au désespoir
Avec les mots d'la série noire
J'te dis "Tir'-toi !", tu m' dis "Fumier !"
Mêm' que Stendhal n'a pas bronché
Dans son tombeau, car notr' français
Ça l'empêch' pas de roupiller

C'est un air qu'a servi cent fois
La la la la la la la la…
À dire "Je t'aime", à dire "Et toi ?"
La la la la la la la la…

C'est un air qui court dans la rue
Qui fait l'tapin, qui fait la grue
Avec des mots que sav'nt les chiens
Des mots d'amour, des mots de rien
Et quant à fair' des écritures
On écrirait bien nos murmures
Et leurs parol's qui d'habitude
N'ont pas l'certificat d'études

Quand il s'ra l'heur' de foutr' le camp
Comm' des oiseaux qu'ont fait leur temps
Quand on f'ra la dernière java
Au dancing dont on n'revient pas
Tu m’diras "Crèv' !", j' te dirai "Meurs !"
Les voisins rest'ront tout songeurs
On s'en foutra, toujours est-il
J'étais ton chien, t'avais du style
La la la la la la la la…
La la la la la la la la…
La la la la la la la la…
La la la la la la la la…
À propros de...
Léo Ferré
Léo Ferré est né le 24 août 1916 à Monaco. Il est mort le 14 juillet 1993 à Castellina in Chianti (Toscane, Italie). Il a réalisé plus d'une quarantaine d'albums originaux couvrant une période d'activité de quarante-six ans.

De culture musicale classique, il dirige également à plusieurs reprises des orchestres symphoniques.

Fils de Joseph Ferré, directeur du personnel du casino de Monte-Carlo, et de Marie Scotto, couturière d'origine italienne, il intègre à l’âge de sept ans la chorale de la maîtrise de la cathédrale de Monaco comme soprano. À neuf ans, son père, un homme catholique et rigide, l'envoie en pensionnat en Italie pendant huit ans, entre 1925 et 1934. En secret, il lit les auteurs considérés comme subversifs par les religieux, Voltaire, Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé et découvre le sens du mot anarchiste, position dont il se revendiquait.

De retour à Monaco pour préparer son baccalauréat, il devient pigiste pour le journal Le Petit Niçois comme critique musical, ce qui lui permet d'approcher des chefs d'orchestre prestigieux.

À la fin de l'été 1946, Léo Ferré s'installe à Paris et se produit au cabaret Le Bœuf sur le toit où il s'accompagne au piano. Il se lie d'amitié avec Jean-Roger Caussimon, qui l’autorise à mettre en musique son poème À la Seine. Ensemble, ils créent plusieurs chansons particulièrement appréciées du public comme Monsieur William (1950), Le Temps du tango (1958), ou encore Comme à Ostende (1960).

Le 3 mars 1947, Léo Ferré signe son premier contrat avec l’éditeur musical Le Chant du Monde, proche du Parti communiste. En 1950, il rencontre Madeleine Rabereau qui soutiendra ses choix artistiques. Il adaptera aussi les poètes, dont Apollinaire, Verlaine, Rimbaud, Baudelaire et Aragon. Paris Canaille, sera son premier grand succès que de nombreux autres suivront tels que C’est Extra, Jolie Môme, Avec le temps

Après un virage symphonique, il publie son dernier album en 1991, Une saison en Enfer en hommage à Arthur Rimbaud.